« Dépenses publiques : réveillons-nous ! » – Tribune du 20 juin 2019

Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Le Premier ministre, lui, pratique le keynésianisme sans le dire. C’est ce que démontre, implicitement mais nécessairement, son discours de politique générale devant l’Assemblée nationale. L’acte I du quinquennat n’avait marqué aucune rupture avec la longue dérive des finances publiques françaises : la France a détenu, en 2018, le double record européen des impôts, taxes et cotisations sociales (47,8% du PIB, selon Eurostat) et des dépenses publiques (56% du PIB, c’est-à-dire 10 points au-dessus de la moyenne de la zone euro) en accélération continue (+1,9% en valeur en 2018, contre +1,6% sur la période 2012-2017). L’acte II s’ouvre sur des perspectives encore plus sombres. Des milliards d’euros ont été utilisés, ces derniers mois, comme un extincteur social post-« gilets jaunes ». Les déséquilibres financiers vont s’aggraver. Notre pays aura cette année le déficit public le plus élevé de la zone euro (à 3,1% du PIB, selon les dernières prévisions de la Commission européenne). Au fond de la classe, nous serons parmi les cinq pays européens dont la dette publique continuera à croître : elle devrait passer de 98,4 à 99% du PIB cette année en France.

Dans les couloirs de l’Elysée comme dans les travées du Palais-Bourbon, on entend pourtant la même chanson, qui invite les cigales à assumer de ne pas être des fourmis. L’extrême faiblesse des taux d’intérêt, entretenue depuis longtemps par la politique monétaire très accommodante de la Banque centrale européenne, maintient le gouvernement et le Parlement dans la douce illusion de l’argent facile. L’agence France Trésor trouve aisément, sur les marchés, de quoi combler les abysses, lorsque la finance globalisée (c’est-à-dire la somme des crédits, des obligations, des actions et des actifs monétaires) atteint désormais 400 000 milliards de dollars. Si l’on peut s’endetter pour rien, pourquoi diable ferait-on l’effort de diminuer la dépense ?

L’intérêt national, pourtant, commande d’engager enfin une rupture avec ces décennies d’impéritie.

Car nous ne sommes pas loin de connaître à nouveau ce qu’écrivait Jacques Bainville, dans son Histoire de France, pour décrire la situation des finances publiques à la veille de la convocation des états généraux : « La plaie d’argent, dont l’Ancien Régime souffrait depuis longtemps, était devenue mortelle. » Dans la France de 2019, cette plaie d’argent est triplement infectée.

C’est, d’abord, un enjeu majeur de souveraineté. Quand deux tiers de la dette publique est détenue par des créanciers étrangers, la France est sous tutelle. L’éventuelle remontée des taux est une menace directe contre l’indépendance nationale. En son temps, le général de Gaulle l’avait bien compris : alors que la IVème République finissante allait mendier des prêts auprès du FMI, le redressement national engagé en 1958 a coïncidé, grâce à l’application du plan Rueff, avec le retour à l’équilibre budgétaire.

Le volume global des dépenses publiques, ensuite, alimente évidemment le niveau des prélèvements obligatoires : quand la sphère publique française dépense 10 points de PIB de plus qu’ailleurs en Europe, elle fait subir à l’économie réelle un puissant effet d’éviction. Ce que nos entreprises paient pour alimenter le trésor public n’est pas investi dans l’innovation et la création des richesses de demain : selon la Banque mondiale, les entreprises françaises, en 2018, avaient encore un taux d’imposition moyen de 60% de leurs bénéfices commerciaux, soit 20 points de plus que la moyenne de l’OCDE. C’est suicidaire.

Troisième source d’infection : la mauvaise dépense publique chasse la bonne. La France réussit ainsi la prouesse de diminuer constamment, en volume, le financement de ce pourquoi l’Etat est le seul légitime à agir : le cœur des dépenses régaliennes (armées, police et gendarmerie, justice) mobilisait 6,5% du PIB en 1960, encore 4,5% en 1990 et seulement 2,8% en 2018. Les gouvernants croient lâchement pouvoir bénéficier des dividendes de la paix au moment même où s’amplifient les menaces létales contre la nation (hyperdélinquance quotidienne, terrorisme islamiste, réarmement des puissances autoritaires). Cette paupérisation régalienne s’accompagne, hélas, d’un sous-investissement massif dans les dépenses d’innovation susceptibles de nourrir la croissance endogène. Pendant que l’on déverse durant un quinquennat 50 milliards d’euros pour entretenir les trappes à inactivité du RSA, on ne consacre que 1,5 milliard d’argent public à investir dans l’intelligence artificielle.

Est-il encore temps de corriger la trajectoire ? Je le crois. Et je m’emploierai, dans les mois qui viennent, à proposer la ligne nationale-libérale dont notre pays a un besoin vital.

Source:

Les échos

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